Peut On Penser Librement Dissertation Meaning

lundi 13 novembre 2006

Dissertation : Peut-on penser par soi-même? (rédaction complète)

Travail préparatoire accompli (Cf. message précédent), nous pouvons désormais passer à la rédaction complète du devoir. Ici, je ré-écrierai les titres afin que vous ayez des points de repère faciles lors de votre lecture (mais attention, ne pas les mettre dans le devoir final !!! Rappel inutile car trop répété mais « mieux vaut trop que pas assez. » ).

N’étant qu’une élève qui débute dans la dissertation philosophique, ce devoir n'a de parfait que l'auteur, hi hi. Alors… ;-).

Tout d’abord, petite « mise en garde », par le commentaire d’un charmant professeur de Lettres modernes : 







Que de délicatesse...Le "bon courage" est de mise ici... Merci tout de même monsieur, vous ne me lirez sûrment pas car vous êtes dans votre mauvaise, oserais-je dire votre "je l'ignore un max...pour son bien...à ELLE" période... Mais ce n'est rien, je ne vous l'ai pas dit? Je m'en remettrai. Argh, je m'égare. Bien, alors il y en a des choses à ne pas faire on dirait bien...

Attendons donc le commentaire de ce cher professeur de philosophie (qui est une once plus concerné et qui j'espère sera plus tolérant envers sa 'tite élève) et …la note. Même si ma motivation n’est pas dirigée à cette fin.

Bonne lecture, en attendant vos critiques et en espérant vous avoir un peu aidés ! 


                       Dès le IVème  siècle avant Jésus-Christ, les sages grecs, qu’ils soient épicuriens ou stoïciens, dans l’idéal philosophique d’engendrer une société parfaite donc lucide, entendaient articuler la conduite de l’homme sur la maîtrise de la pensée. Un projet conséquent mettant en jeu toute une conception (idyllique) de l’homme. En effet, cela supposait que chacun avait la possibilité de régler lui-même ses pensées et d’en répondre. « Penser, voilà le triomphe vrai de l’âme » écrivait Victor Hugo, cette même âme, que Platon entendait comme ce qui, en nous, s’affirme comme pouvoir de réflexion et de conscience distanciée. En ce cas, la grandeur de l’homme a-t-elle été, est-elle encore confirmée par une parfaite autonomie de la pensée ? Cependant, on pourrait se demander si la multiplicité et la ténacité des illusions, des préjugés, des « superstitions » pour citer Kant, des préceptes historiques, religieux, idéologiques, culturels installés en nous par expérience comme en dehors de nous, ne compromettent-ils pas d’avance ce bonheur illusoire d’une indépendance totale de la pensée. Pouvons-nous réellement déterminer librement nos pensées ?  Ayant conscience que l’être humain est, par nature, influençable, comment concevoir alors des possibilités de libération de l’esprit, d’affranchissement de cette emprise extérieure, de l’opinion d’autrui ? La volonté suffit-elle à nous rendre majeurs par la pensée, peut-on « penser par soi-même » ?

I.        Existe-il une pensée autonome, indépendante d’autrui ?

1. Qu’est-ce que, par définition, le fait de penser ? 

                       « Par la pensée nous prenons conscience de l'être, mais inversement il faut déjà exister pour penser », Jankél. Tout être vivant de par son existence est amené à penser, c’est le « cogito ergo sum » de Descartes, le « j’existe parce que je pense » de Sartre, mais en renversé. « Penser, voilà le triomphe vrai de l’âme » écrivait Victor Hugo, penser, voilà le triomphe vrai de l’Homme, pourrait-on dire. Contrairement aux animaux, pour qui l’on peut douter de la faculté de penser, de mettre en œuvre leur conscience, l’homme est de naissance apte à réfléchir ou tout du moins, d’agir en sorte. Mais qu’est-ce, par définition que le fait de penser ? Les traces écrites laissées à ce sujet témoignent d’une concordance de points de vue. Pour Destuit de Tr, par exemple la faculté de penser se résumerait toute entière par le terme « sentir », « sentir des sensations, sentir des souvenirs, sentir des rapports, et sentir des désirs ». Quand à Condillac, pour lui,  « Le mot pensée [...] comprend dans son acception toutes les facultés de l'entendement et toutes celles de la volonté. Car penser, c'est sentir, donner son attention, comparer, juger, réfléchir, imaginer, raisonner, désirer, avoir des passions, espérer, craindre ». En demeure que l’essence même de la pensée serait la réflexion, la mise en œuvre de la conscience, une formation, une organisation d’idées par l’application mentale. 

De ces éclaircissements sur ce qu’est réellement le fait de penser, peut surgir une question anhistorique, à savoir, existe-il une pensée autonome, indépendante d’autrui ? Ce thème de la pensée par soi-même peut prendre sens dans différents domaines concrets.

2. Deux genres de pensées : où l’homme peut-il penser seul ?

a)     Une pensée spontanée

            Il existe une pensée spontanée qui, paradoxalement parait presque irréfléchie. Prenons l’exemple du plus vierge de tous les hommes : un nouveau-né. L’enfant qui mettra sa main sous de l’eau bouillante la retirera aussitôt sans que l’on ait eu besoin de le lui demander. Non sans pouvoir affirmer que dans son cerveau se soit déroulé un circuit de réflexions poussées, il n’en reste du moins pas de doute, qu’en raison de son existence, de son caractère d’être humain, la douleur l’aura indubitablement rendu autonome par la pensée. De même, pour l’enfant qui, ne maîtrisant pas encore ses petites jambes tombera et pleurera immanquablement. Le cas de l’enfant est le plus concret pour symboliser l’existence d’une pensée innée, pensée qui ne nécessite donc pas l’intrusion d’une tierce personne. Les sensations, comme mécanisme cérébral serait donc le domaine premier de l’exercice de la pensée par soi-même.

b) Une « pensée réfléchie »

            Comme pour tout concept, il n’existe pas un unique degré de pensée. Précédemment a été vu la pensée spontanée, on pourrait aussi distinguer une « pensée réfléchie », même si cette appellation semble être un pléonasme. Cette « pensée réfléchie » serait le degré le plus élevé puisqu’elle quitterait le domaine des sensations, de l’instinctif. L’animal ressent, et agit seulement par instinct. L’homme n’est pas un animal, il possède un équipement psychique. L’évolution de la lignée humaine prouve que l’homme actuel est constitué de sorte à user de toutes ses facultés, qu’elles soient corporelles ou psychologiques. L’homme est-il réellement capable d’entretenir seul cet équipement psychique ?

            On a coutume de se représenter le poète au sommet de « sa tour d’ivoire », inaccessible et plongé dans une solitude inébranlable. Nécessitant un grand calme, il doit se protéger de toute intrusion du monde extérieur, à l’endroit où il se trouve, certes, mais avant tout dans son esprit. On travaillera toujours mieux dans un bureau que sur un quai de gare. D’autres fois, on retrouvera ce poète solitaire devant un paysage, lui seul et la nature en parfaite osmose. En est-il pour autant privé d’inspiration ? Ne peut-il s’appliquer mentalement, réfléchir, parce qu’il est seul ? Non, assurément, s’il cherche la solitude c’est qu’il y trouve une récompense en contrepartie. Un esprit reposé et au calme est réfléchi. Le poète peut donc penser par lui-même, son travail, personnel, n’en n’a que plus de succès. « Penser est une affaireintime. » écrivait à juste titre Marie Desplechin. Mais dire que seul le poète est capable de penser par lui-même serait fort réducteur pour le reste de l’humanité, en effet malgré l’expression « l’amour rend l’homme poète », tout être vivant n’est malheureusement pas amoureux ou poète…

            Le philosophe, tel qu’il nous l’est décrit dans l’Aufklärung, est tout d’abord un homme seul lui aussi. Seul car héroïque, il veut révolutionner son temps et « marche à contre-courant » comme nous le dirions aujourd’hui. A ce sujet, Kant s’est exprimé très justement en ces termes « Penserions-nous beaucoup et penserions-nous bien si nous ne pensions pas pour ainsi dire avec d'autres. ». Certes, penser seul mais ne pas limiter son esprit, avoir la pensée ouverte pour communiquer avec d’autres. Sans former un précepte trop directif, il ne serait pas irréfléchi de dire que dans l’idéal, l’homme devrait penser par lui-même mais aussi pour son temps (et non en accord avec son temps qui serait un frein au progrès). Cela peut sembler paradoxal à première vue, mais penser  pour son temps ne signifie pas penser pour les autres. En ce cas, l’amélioration de la société devenant le principal facteur, la philosophie, amour de la sagesse, et l’ouverture de l’esprit apparaîtraient comme une libération.

            De même que pour la littérature, une peinture, une composition musicale est bien souvent réalisée à l’écart du monde. Pour étayer ces quelques dires, nous pouvons aisément citer Baudelaire qui décrit l’artiste comme « un être solitaire, un albatros, exilé dans le monde au milieu des huées ». Un homme seul, encore.

            Similitude retrouvée pour les savants et bien d’autres encore. L’homme « ordinaire » n’est pas cité directement ici mais nous admettrons bien volontiers que tout homme a ses valeurs et qu’ils auraient leur place dans ce petit coin penseur. De ces quelques exemples, nous pouvons en déduire que dans tous les domaines, qu’ils soient littéraires, artistiques, scientifiques ou autre, chacun d’entre nous est apte à penser par lui-même.

                        Il semblerait donc bien que nous soyons aptes à penser par nous-mêmes, ce qui prouverait l’existence d’une pensée autonome, indépendante des autres. Cependant certaines réalités tendent à démentir vivement cette affirmation. Pouvons-nous réellement déterminer librement nos pensées ? Quelle est l’influence des préceptes inculqués ou acquis par expérience sur notre pensée propre ?

II.               Pouvons-nous déterminer librement nos pensées ? Quelle est l’influence des préceptes inculqués ou acquis par expérience sur notre pensée propre ?

                        Notre pensée, bien qu’elle possède les capacités propres à son autonomie, est aussi très influençable, et cela les médias l’ont parfaitement compris, comme le dirait Michael Moore, « il suffit que l’on passe quelque chose à la télé pour que les gens croient que c’est vrai. ». Mais la base de toute emprise extérieure sur notre esprit passe indubitablement et avant tout par des préceptes inculqués dès notre enfance, que ce soit dans le domaine éducatif, religieux, ou moral.

1. L’influence des préceptes inculqués 

Selon des critères choisis toute « formation » d’un homme, bon citoyen, bon religieux… prend ses sources dans une bonne éducation. Mais qu’est-ce exactement que l’éducation ? Le dictionnaire définit ce substantif comme étant « la façon d’assurer la formation et le développement d’un être humain ; les moyens pour y parvenir. ». La domination intellectuelle ou morale, exercée par une personne sur une autre y est fortement explicite. Celle pensant détenir le savoir inculquera alors à l’autre ses croyances, ses opinions préconçues. Quelle est l’influence des préceptes inculqués sur notre pensée propre ?

     a) Domaine de l’éducation

           « J’ai remarqué, il y a déjà quelques années, combien sont nombreuses les choses fausses que dès mon plus jeune âge j’ai admises pour vraies et combien sont douteuses toutes celles que j’ai édifiées sur elles. » s’est exclamé Descartes juste avant de chercher à « renverser » tout ses « préjugés de l’enfance ». Phrase particulièrement définitoire de l’influence de l’éducation sur notre pensée. En effet, reprenons le cas de l’enfant. Si on lui apprend que six que multiplie quatre font vingt, il tiendra cette affirmation pour vraie, édifiera sur cette méprise que six multiplie cinq font vingt-six car n’ayant pas encore de sens critique et son âge ne lui permettant pas de porter un jugement sur la véracité de ces quelques dires. La faculté de penser par soi-même découlerait donc d’une faculté à exercer son esprit critique. Cet exemple démontre le crédit d’autrui sur l’innocence d’un enfant mais n’exclut pas pour autant que l’adulte soit tout aussi influençable.

Cependant pour entretenir l’idée du cas d’un enfant, nous pourrons noter un fait assez paradoxal. Si l’enfant est amené à être apte à penser ce n’est pas, évidemment, en toute autonomie, non, c’est parce que sa mère lui parle. Ainsi l’influence d’un tiers ne présente pas seulement une limite à la pensée.

     b ) Domaine de la religion

            L’éducation passe aussi, dans les familles croyantes, par la religion. Un enfant né dans une famille chrétienne se verra baptisé quelques mois après sa naissance sans avoir eu l’opportunité d’affirmer une foi quelconque. Cette religion lui ayant été imposée, il se dira « chrétien » non sans savoir réellement pourquoi, ses parents l’ayant décidé pour lui. Ensuite, il ira au catéchisme, où on l’apprendra à distinguer la présence de Dieu en ce monde, et persévèrera dans cette idée. On ne proteste que rarement sur une notion inculquée dès son plus bas âge, les préceptes acquis dans notre enfance sont maintenus et entretenus comme vrais jusqu’à l’obtention d’une faculté qui les jugera. 

2. L’influence des préceptes acquis par expérience 

                        Le pouvoir des préceptes inculqués sur la personnalité n’est plus à prouver, même si certains tels Saussure déclarent qu’ « il n’y a pas d’idées préétablies ». Cependant, ces principes ne s’acquièrent pas seulement par l’éducation. La pensée est transitive, elle est conscience de quelque chose. En partant de la théorie de Locke selon laquelle toute conscience ne serait au départ qu’un « tableau blanc », il faut bien admettre que seul un ensemble d’acquisitions de l’esprit résultant de l’exercice des facultés au contact de la vie et de la réalité pourrait aboutir à l’existence de l’homme : « je suis, je pense, j’existe ». Cet ensemble d’acquisitions est bien évidemment l’expérience et son ascendant sur la pensée n’est ici pas négligeable. L’appartenance à un milieu entraîne souvent une hétéronomie de la raison, une passivité de l’esprit qui tend à nous faire adhérer aux idées de la majorité. Quelle est l’influence de ces préceptes acquis par expérience sur notre pensée ?

a)     Domaine historique : une nécessité, l’efficacité

            L’influence d’autrui sur la pensée des hommes a largement et tristement été illustrée par l’histoire. Le désir de changement, le besoin d’efficacité a coutume d’inciter les hommes à accepter de devenir des moutons de Panurge.  La plus grande des emprises du XXème siècle est indubitablement décrite en un unique terme, le « Führer », le guide. Hitler. Maître de l’endiguement de l’opinion personnelle de ses contemporains il brillait par l’aveuglement qu’il engendrait. Se présentant comme un sauveur pour l’Allemagne, comme celui qui changerait la vie des citoyens allemands, par l’obligation, la contrainte et la persécution il métamorphosa les hommes en bêtes. Pour citer Robert Merle, dans sa préface de La mort est mon métier, il est écrit « Il y eu sous le Nazisme des centaines de milliers de Rudolf Lunq, moraux à l’intérieur de l’immoralité […]. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre… Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux. ». Celui qui souhaitait vivre dans une situation confortable n’avait qu’à se conformer à la règle, suivre le mouvement nazi, se laisser porter. Comment, en ces conditions, chercher à avoir des opinions divergeant du régime instauré ? Ionesco s’est exprimé en ces mots : « Pensercontre son temps c'est de l'héroïsme. Mais le dire, c'est de la folie. ». Plus que de la folie, cela aurait été du suicide. Quel but poursuivons-nous réellement lorsque nous agissons ainsi, en êtres soumis, privés de tout rationalisme ? La question n’est pas de savoir si cela est bien ou mal penser, d’avoir des opinions conformes ou non à celles du moment, mais d’avoir « le courage de se servir de son propre entendement » pour citer Kant. Il est regrettable de constater que cette situation est anhistorique, nous pourrions aussi citer ici à titre d’exemples Napoléon III, Staline et bien d’autres. L’indépendance de la pensée est loin d’être parfaite…

3. Sommes-nous, par essence conformistes ? 

            Bilan de soumission psychologique inquiétant… Dans la tentative de justification propre à tout homme, une interrogation pourrait être formulée : Sommes-nous, par essence conformistes ? Si c’était le cas,  toutes les erreurs du passé pourraient paraître comme ayant été inévitables et donc le niveau de culpabilité en serait réduit. En réponse à cette question, il est inévitable de se référer à un film de Peter Weir, Le cercle des poètes disparus. Monsieur Keating, professeur de Littérature, dans le cadre de l’un de ses cours incitent trois élèves à faire le tour d’une cour en marchant. Au départ, chacun sa cadence, puis peu à peu, presque insensiblement, ils se mirent à marcher dans le pas l’un de l’autre, et leurs semelles finirent par battre en mesure le pavé de la cour… L’ingénieux professeur conclut ensuite que « cette expérience fort instructive avait pour but d’illustrer la force du conformisme et la difficulté de défendre ses convictions face aux autres. ». Ainsi sont dépeints les dangers de ne pas « trouver sa propre cadence », donc de ne pas avoir conscience de notre individualité : « Si on pensetous la mêmechose, c'est qu'on ne pense plus rien. »,François Bayrou.

4.Mais… la bonne influence au niveau moral 

            Cependant ce serait être d’une bien mauvaise volonté que de se plaindre incessamment d’une société qui influe trop sur notre esprit ! Certes, cela est vrai, mais la base de la liberté de tout Homme, selon la déclaration universelle des droits de l'homme,n’est-elle pas « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres » ? Si la société ne nous inculquait pas des fondements moraux, ne nous imposait pas son mode de fonctionnement donc par extension son mode de penser, ne vivrait-on pas dans un monde où chacun ferait sa propre loi « œil pour œil, dent pour dent », tuant, volant, pour de l’argent ? Sans ces règles de civilisation, nous retournerions à l’état animal, agissant par instinct, sans véritable conscience de nos actes. Comment peut-on faire un procès en responsabilité à un animal ? En résumé tout être humain a donc aussi besoin de règles, même si cela est parfois considéré comme un embrigadement de sa pensée.

                        Vraisemblablement, l’homme éprouverait des difficultés à penser par lui-même tant le fait d’être guidé par les autres est confortable, quitte à être aveuglé et effectuer une véritable hétéronomie de sa raison. L’homme se laisse porter, il n’a pas « l’héroïsme et la folie » de penser contre l’opinion, contre son temps, ou penser « lui » tout simplement. Comment, en ces conditions concevoir alors des possibilités de libération de l’esprit, d’affranchissement de l’opinion d’autrui ?

III.   Comment concevoir alors des possibilités de libération de       l’esprit, d’affranchissement de l’opinion d’autrui ?

                        Doris Lessing a formé un ingénieux conseil « Pensezfaux, s'il vous plaît, mais surtoutpensez par vous-même. » . Facilité théorique, mais des difficultés pratiques à considérer ce conseil évidentes. Pourtant, de nombreux écrits littéraires tendent à nous aider à concevoir, malgré les influences proéminentes visant notre entendement, des possibilités de libération de l’esprit, et de l’affranchissement de l’opinion d’autrui. Quelles sont-elles ?

1. Effort de volonté : ne pas être les autres 

           Cousin a écrit, « Il est évident que si nous devons nous pouvons ». Ne lui reprochons pas son optimisme. Pour être réellement soi, nous devons donc devenir « majeurs par la pensée ». Comment, alors que l’autre exerce un véritable étau sur notre entendement, pouvons-nous y parvenir ? Cousin semble considérer que le fait de pouvoir suppose la notion de volonté. Donc penser par soi-même c’est manifester sa détermination pour avoir une identité propre à soi. Il suffirait donc de le souhaiter pour l’obtenir. Cela impliquerait un désir de distanciation vis-à-vis d’autrui, désir de se démarquer, de se distinguer. Avoir des opinions divergentes, ce qui ne signifie contradictoires, afin de ne pas être les autres. En ce cas, probablement, nous penserions par nous-mêmes, mais l’entreprise est risquée : dans notre désir de faire différent, d’être différent, ne nous en oublierions pas, nous ?

2.L’introspection 

            Degré moins radical, référons-nous à Socrate, et son célèbre  « Pensée : dialogue intérieur de l’âme avec elle-même. ». Définition supposant que la pensée personnelle est un véritable travail de dialectique. Socrate invitait en ces termes chacun à une observation, une analyse de ses sentiments et de ses motivations, par lui-même : une introspection. Travail que les autobiographes ont maintes fois réalisé, ainsi transparaissait leurs pensées propres sans demi-mesure, ils étaient fidèles à eux-mêmes, ils pensaient par eux-mêmes. Chacun d’entre nous est capable d’effectuer cette analyse, ne serait-ce que par crainte de renouveler les erreurs du passé. Là encore nous pouvons penser par nous-mêmes.

3. La nécessité du langage pour exprimer sa pensée 

            Le thème de la pensée a coutume d’être assemblé à celui du langage. « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire, arrivent aisément ». Boileau. Pourquoi se fondre dans l’opinion alors que nous possédons tous les instruments pour exprimer la sienne ? Le langage semblerait être un caractère indispensable à la pensée. Parler avec d’autres, partager nos opinions, mais ne jamais en perdre sa personnalité. Ne pas être introverti, tourné seulement vers son moi, son monde intérieur, sans possibilité d’entrée. L’homme pour exister nécessite la présence d’autrui, il a besoin de s’y confronter pour trouver dans leurs propos des éléments contredisant ses opinions et pour cela, il doit communiquer.

            Nous achèverons ce questionnement par ces quelques mots de Jean Guitton, certes d’un langage bien familier, mais qui incite à réfléchir avant de s’engager dans la majorité : « Être dans le vent, c’est avoir le destin des feuilles mortes. »

                        En conclusion, malgré l’aptitude que possède la pensée de pouvoir penser par elle-même, elle n’a en réalité pas l’autonomie qu’on lui attribuerait à prime abord. L’influence des préceptes inculqués que ce soit au niveau de l’éducation, de la religion, de la morale, des principes acquis par expérience ou par besoin de changement, d’efficacité font de la pensée un esprit soumis, une hétéronomie de sa raison. Cependant, penser par soi-même reste ambigu, et l’on pourrait s’interroger si cela n’engendrerait pas un culte de l’individualité: Penser par soi-même, est-ce penser contre les autres, contre son temps ?

La contrainte est-elle toujours le contraire de la liberté ? 

Introduction 

Le sens commun définit volontiers la liberté comme étant l’absence de toute contrainte. Être libre, n’est-ce pas en effet le pouvoir, pour chacun, d’agir à sa guise ? La contrainte, du latin « constrigere » (« serrer »), est constituée par toute règle, limite ou obstacle qui entrave l’action. À ce stade, on considérera donc que la contrainte est l’exact opposé de la liberté. Mais on ne peut ignorer que, d’un autre côté, aucune liberté effective ne peut se concevoir indépendamment de toute contrainte. Ni l’enfant capricieux ni le tyran n’ignorent les contraintes. Le premier est l’esclave de ses désirs, le second est à la merci de sa garde rapprochée, voire de son opinion publique. De quelque manière que l’on conçoive la liberté, celle-ci ne peut ignorer ni les nécessités naturelles ni la présence irréfutable des autres. La question ne peut être par conséquent que celle-ci : quelles sont, parmi les contraintes, celles qui s’opposent à la liberté ? À partir de quand, et suivant quels critères, doit-on considérer qu’une contrainte entrave ou exclut la liberté ? Et comment définir la liberté, pour finir, si l’on cesse de la tenir pour une pure et simple absence de contraintes ?62 

I. Les contraintes subies restreignent ou excluent la liberté 

Les contraintes auxquelles nous consentons, soit parce que nous les croyons nécessaires, soit parce que nous en attendons un bénéfice, ne sont pas contraires à la liberté. Mais il faut ici distinguer les contraintes externes (que la société nous impose) et les contraintes internes (celles que nous nous imposons à nous-mêmes). 

1. Les contraintes que nous nous imposons à nous-mêmes ne sont pas le contraire de la liberté. 

Bien au contraire. Le fait de prendre des engagements, de pouvoir tenir des promesses, autant de caractéristiques de l’être humain qui, loin de diminuer sa liberté, lui donnent une dimension plus profonde. Je suis libre lorsque je respecte la parole donnée, je suis libre lorsque je signe un contrat, je suis libre lorsque je me marie ou lorsque je procrée, sans ignorer les chaînes auxquelles je me soumets ainsi volontairement. On admettra donc que lorsque je choisis de me lier par un serment, un mariage, un contrat etc.. j’agis librement en me pliant à des règles que nul ne m’impose (de l’extérieur). C’est ainsi que Descartes définit la « liberté éclairée ». Je décide de faire ce qui est bien pour moi, et j’en accepte la part de contraintes. C’est le cas d’une personne qui s’engage dans de longues études, conformément à ce qu’elle pense être sa vocation 

2. La société nous impose toutes sortes de règles et de dispositifs contraignants. 

Les institutions et les lois nous obligent à vivre suivant des normes que nous n’avons pas choisies et qui nous apparaissent à bien des égards comme des entraves et des limites, voire des formes oppressives. Freud dit à ce propos que « tout homme est virtuellement un ennemi de la civilisation » (Avenir d’une illusion, chapitre I) car chacun ressent les restrictions de la vie sexuelle et l’obligation de travailler comme une oppression et une mutilation de sa nature. C’est aussi le sentiment exprimé dans la Genèse, dans l’Ancien Testament. À la suite de la chute, Adam et Ève doivent se vêtir, Adam doit travailler et subvenir aux besoins de sa famille etc.. Pourtant la société républicaine, telle que Rousseau l’a conçue dans Du contrat social, est fondée sur l’idée que tous les citoyens ont signé un contrat par lequel ils s’engagent à se soumettre volontairement aux contraintes qu’ils jugent d’intérêt général. C’est ainsi que les parents imposent à leurs enfants de se soumettre aux contraintes inhérentes à l’éducation en supposant qu’ils en admettraient le bien-fondé s’ils étaient en mesure de le faire. 

3. Toutes les activités productrices et créatrices des hommes impliquent des contraintes auxquelles ils souscrivent - dans le meilleur des cas - librement. 

Tout travail implique une discipline, un apprentissage, et de plus ou moins lourdes et pénibles contraintes : horaires stricts, soumission à la volonté de l’employeur, aux exigences de l’entreprise, à la loi du profit… Hegel a établi, à ce propos, que les hommes ne travaillent, au départ, que parce qu’ils y sont forcés. C’est ce qu’il appelle « la dialectique que maître et de l’esclave ». Cependant, ce sont les « esclaves » (les travailleurs) qui deviendront, au bout du compte, les « maîtres de l’Histoire ». C’est par le travail que les hommes accèdent à la civilisation, développent une culture, et donc réalisent leur liberté. De même, dans leurs activités créatrices, les hommes commencent par apprendre des règles auprès de leurs maîtres, puis dans un second temps, ils se donnent à eux-mêmes les règles et donc les contraintes inhérentes à toute production artistique. De même toute personne qui recherche la vérité, qui « pense », doit d’efforcer de suivre des règles, comme nous l’a enseigné par exemple Descartes (cf. « Règles pour la direction de l’esprit » de Descartes).63

Conclusion de la première partie. 

Toutes les contraintes ne sont pas opposées à la liberté. On remarque que certaines contraintes externes (le fait de devoir voter en république par exemple) ne sont pas contraires à la liberté, tandis que des contraintes internes (la soumission à certaines opinions) peuvent annihiler la liberté. Il faut donc aller plus loin. Les philosophes nous aident à y voir plus clair. 

II Les contraintes s’opposent à la liberté lorsqu’elles sont arbitraires 

Ce qui est « arbitraire », c’est ce qui dépend du seul « libre arbitre » de quelqu’un. Le mot a une connotation négative : ce qui est « arbitraire », c’est ce que je tends à imposer car l’autre ne peut l’approuver. Le comble de l’arbitraire, c’est le bon vouloir du despote ou du maître qui impose ses caprices à ses esclaves. Sur ce modèle, on jugera « arbitraires » toutes les contraintes qui sont dépourvues de nécessité, tels que des rythmes de production ou des modalités du travail inhumaines, ou encore des impôts et taxes dénuées de justification économique. 

1. Les contraintes physiques : au niveau le plus élémentaire, tout ce qui limite les mouvements, les besoins et les aspirations du corps est une contrainte. 

Tout ce qui relève de l’hygiène et de la préservation de la santé constitue un ensemble de contraintes nécessaires, naturelles et donc non opposées à la liberté. En revanche tout ce que nous subissons « à notre corps défendant » telles que les maladies, les handicaps, la famine etc.…, et même ce qui provient de notre propre faiblesse comme ce qui relève de l’addiction (drogue, stupéfiants), constitue des contraintes contre-nature, qui nous font souffrir en vain, et qui restreignent indéniablement notre liberté d’action. Il existe toutefois de nombreuses contraintes que certains individus jugent « arbitraires » et qui sont pourtant « justes » du point de vue du sens commun. Ce sont celles qui sont liées aux tabous sexuels, par exemple, comme le tabou de l’inceste ou l’interdit d’une sexualité « libre » avec des partenaires mineurs. C’est la société qui décide ici de ce qui est permis et de ce qui est laissé à la discrétion de chacun (comme l’orientation sexuelle par exemple). 

2. La forme de contrainte qui est manifestement la plus arbitraire de toutes est celle qui dérive de toutes les formes d’esclavages. 

Rousseau a démontré que l’esclavage est contre nature, car aucun homme n’est né pour être esclave (Du contrat social, Livre I, chapitre IV). Il fait également observer que les hommes sont toujours esclaves de la volonté particulière d’un autre homme. Lorsqu’un individu impose ses désirs à un autre, même si celui-cidonne son consentement, on crée une situation d’aliénation qui tient au caractère arbitraire de la volonté du maître (par exemple dans le cas du mari despotique et de la femme soumise). En revanche, il n’est pas correct de dire que l’« homme est esclave de la loi, de l’éducation de la télévision ou de la société de consommation ». Car ces entités abstraites n’ont pas de volonté, elles ne peuvent donc me contraindre de suivre leurs désirs - quelles n’ont pas ! Derrière les puissances oppressives, il y a toujours des volontés particulières et arbitraires qui assouvissent leurs passions ou poursuivent leurs intérêts. 

3. Sur un plan moral, chacun se soumet à des contraintes, volontairement ou non. 

On peut considérer que tout ce qui contrarie ma nature profonde relève de la « contrainte arbitraire » et qui s’oppose à ma liberté. Mais comment savoir quelle est ma nature profonde, quelles sont donc les décisions et les orientations qui constituent une expression de la liberté (« liberté éclairée ») et quelles sont celles qui relèvent du caprice et donc de l’arbitraire, même si c’est moi-même qui me l’impose à moi-même ? Selon les anciens sages, je ne suis libre que lorsque je me détermine conformément à ma nature raisonnable, après réflexion (« Connais-toi toi-même »,64 

recommande Socrate) tandis que je suis contraint par mes propres désirs, lorsque je m’y livre sans aucune limite. Dans ce cas, je suis le tyran de moi-même, condamné à remplir sans espoir de trouver la satisfaction un tonneau définitivement percé (Gorgias, Platon). 

Conclusion de la seconde partie 

Un questionnement sur la liberté et sur ce qui s’y oppose engage finalement une réflexion sur la vraie nature de l’homme. 

III. Être libre, c’est choisir les contraintes auxquelles on décide de se soumettre volontairement 

Nous savons maintenant que la liberté n’exclut pas la contrainte. Il nous reste à examiner pourquoi certaines contraintes expriment notre nature et, loin d’être opposées à la liberté, en sont même indissociables. Quelles sont ces contraintes, et en quoi dérivent-elles de notre nature ? 

1. Être libre, c’est obéir à la nécessité de sa nature. C’est le philosophe Spinoza qui a formulé cette idée avec le plus de force 

« Pour ma part, je dis quecette chose est libre qui existe et agit par la seule nécessité de sa nature, et contrainte cette chose qui est déterminée par une autre à exister et à agir selon une modalité précise et déterminée. Dieu, par exemple, existe librement (quoique nécessairement) parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature. De même encore, Dieu connaît soi-même et toutes choses en toute liberté, parce qu’il découle de la seule nécessité de sa nature qu’il comprenne toutes choses. Vous voyez donc que je ne situe pas la liberté dans un libre décret, mais dans une libre nécessité ». 

Ainsi par exemple, lorsqu’un rossignol chante, il chante librement, il n’est pas contraint. Il obéit à la nécessité de sa nature. Mais quel est l’équivalent du chant du rossignol pour un homme ? Quand l’homme obéit-il à la nécessité de sa nature ? Le propre de l’homme est la pensée. L’homme est donc libre, et non contraint, lorsqu’il pense, en suivant les règles de la raison qu’il a lui-même élaborées, conformément à sa nature rationnelle et raisonnable. Il n’est pas libre en revanche quand il obéit à ses appétits ou à ses impulsions, qu’il n’a pas choisies, et dont il ignore les causes originelles. Ainsi la femme bavarde ne sait pas à quoi tient son désir irrépressible de s’exprimer hors de propos, pas plus que le nourrisson ne sait pourquoi il désire le sein ou le lait. 

2. Être libre, c’est décider d’obéir à la loi que je me donne à moi-même 

Seul l’homme est capable de choisir quelles sont les règles (morales) qu’il s’impose, par opposition aux animaux qui suivent nécessairement leur instinct, et qui ne sont donc libres que dans un sens limité, car ils ne choisissent pas leurs actions ni leur ligne de conduite (dans la sexualité, par exemple). Au contraire, les hommes ont la capacité de choisir leur façon de vivre et de penser, ils sont donc libres lorsqu’ils s’imposent une loi qui les contraint, mais selon une orientation morale (c’est ce que Kant nomme l’impératif catégorique). L’homme est donc libre lorsqu’il fait son devoir. Cette autonomie (je me donne à moi-même la loi que je vais suivre) est le fondement de la dignité de tous les hommes : 

« La loi morale n’exprime donc pas autre chose que l’autonomie de la raison pure pratique, c’est-à-dire de la liberté, et cette autonomie est elle-même la condition formelle de toutes les maximes, la seule par laquelle elles puissent s’accorder avec la loi pratique suprême » Kant, voir extrait ci-dessous.65 

3. Nous sommes libres lorsque nous obéissons aux lois auxquelles nous avons consenti 

Cette idée est au fondement de nos institutions républicaines « Le peuple, soumis aux lois, en doit être l’auteur ». En principe, suivant la théorie exposée par Rousseau dans Du contrat social, le peuple est l’auteur des lois auxquelles il se soumet. Dans la réalité, le peuple, théoriquement souverain, doit avoir approuvé les lois fondamentales de son pays pour que celles-ci soient légitimes. Dans ce cas et dans ce cas seulement, le peuple est libre, ou encore autonome, lorsqu’il obéit aux lois. Et chaque citoyen est libre lorsqu’il se soumet aux contraintes des institutions républicaines. Il est même libre lorsqu’il subit une sanction s’il a transgressé la loi. Dans le texte cité en annexe, Rousseau rejoint Spinoza lorsqu’il affirme qu’à l’état de nature, l’homme est libre puisqu’il obéit à la loi naturelle. Il confirme également la thèse de Montesquieu, énoncée quelques décennies auparavant : la liberté et la loi (rationnelle, non arbitraire) sont indissociables en république (lire l’extrait de L’Esprit des lois, ci-dessous), comme elles le sont aussi d’un point de vue moral (Kant reprendra cette idée d’autonomie, empruntée à Rousseau). 

Conclusion de la troisième partie 

Non seulement la contrainte n’est pas le contraire de la liberté, mais encore la liberté ne peut être dissociée de certaines contraintes, pourvu que celles-ci ne soient pas arbitraires. 

Conclusion

Toutes les contraintes ne sont pas oppressives. Toutes les contraintes ne sont donc pas « contraignantes », dans le sens usuel de ce terme. Et la liberté, contrairement à ce qu’admet habituellement le sens commun, ce n’est pas le fait d’« agir sans contrainte ». La liberté, c’est le fait de pouvoir choisir - la loi et les contraintes - que l’on s’imposera à soi-même. La question qui se pose toutefois est encore et toujours de savoir quelles sont les contraintes que nous impose la société qui ne sont pas nécessaires, qui sont arbitraires, parce qu’elles ne sont pas justes. Or il est très difficile de s’entendre sur le caractère nécessaire et juste de certaines contraintes. Et tout ce qui nous contraint, avec ou sans nécessité, nous le tenons spontanément pour injuste ! 

TEXTES 

Texte 1 de Spinoza 

Nous nous croyons libres, c’est-à-dire maîtres de nous-mêmes, lorsque nous obéissons à nos propres désirs. Mais le fait d’épouser nos propres inclinations ne saurait être un gage de liberté : 

« Pour ma part, je dis que cette chose est libre qui existe et agit par la seule nécessité de sa nature, et contrainte cette chose qui est déterminée par une autre à exister et à agir selon une modalité précise et déterminée. Dieu, par exemple, existe librement (quoique nécessairement) parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature. De même encore, Dieu connaît soi-même et toutes choses en toute liberté, parce qu’il découle de la seule nécessité de sa nature qu’il comprenne toutes choses. Vous voyez donc que je ne situe pas la liberté dans un libre décret, mais dans une libre nécessité. 

Mais venons-en aux autres choses créées qui, toutes, sont déterminées à exister et à agir selon une manière précise et déterminée. Pour le comprendre clairement, prenons un exemple très simple. Une pierre reçoit d’une cause extérieure qui la pousse une certaine quantité de mouvement, par laquelle elle continuera nécessairement de se mouvoir après l’arrêt de l’impulsion externe […]66 

Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, sache et pense qu’elle fait tout l’effort possible pour continuer de se mouvoir. Cette pierre, assurément, puisqu’elle n’est consciente que de son effort, et qu’elle n’est pas indifférente, croira être libre et nepersévérer dans son mouvement que par la seule raison qu’elle le désire. Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d’avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. C’est ainsi qu’un enfant croit désirer librement le lait, et un jeune garçon irrité vouloir se venger s’il est irrité, mais fuir s’il est craintif. Un ivrogne croit dire par une décision libre ce qu’ensuite il aurait voulu taire. De même un dément, un bavard et de nombreux cas de ce genre croient agir par une libre décision de leur esprit, et non pas portés par une impulsion. Et comme ce préjugé est inné en tous les hommes, ils ne s’en libèrent pas facilement. L’expérience nous apprend assez qu’il n’est rien dont les hommes soient moins capables que de modérer leurs passions, et que, souvent, aux prises avec des passions contraires, ils voient le meilleur et font le pire : ils se croient libres cependant, et cela parce qu’ils n’ont pour un objet qu’une faible passion, à laquelle ils peuvent facilement s’opposer par le fréquent rappel du souvenir d’un autre objet ». 

Spinoza, Lettre 58 à G.H. Schuller (1674), OEuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1251-1252, 1954. 

Texte 2 de Montesquieu 

Montesquieu montre ici que la liberté n’est en aucun cas le pouvoir, pour chacun, de faire tout ce qu’il veut : 

Chapitre II Diverses significations données au mot de liberté 

« Il n’y a point de mot qui ait reçu plus de différentes significations, et qui ait frappé les esprits de tant de manières, que celui de liberté. Les uns l’ont pris pour la facilité de déposer celui à qui ils avaient donné un pouvoir tyrannique ; les autres, pour la faculté d’élire celui à qui ils devaient obéir ; d’autres, pour le droit d’être armés, et de pouvoir exercer la violence ; ceux-ci pour le privilège de n’être gouvernés que par un homme de leur nation, ou par leurs propres lois. Certain peuple a longtemps pris la liberté pour l’usage de porter une longue barbe. Ceux-ci ont attaché ce nom à une forme de gouvernement, et en ont exclu les autres. Ceux qui avaient goûté du gouvernement républicain l’ont mise dans ce gouvernement ; ceux qui avaient joui du gouvernement monarchique l’ont placée dans la monarchie. Enfin chacun a appelé liberté le gouvernement qui était conforme à ses coutumes ou à ses inclinations ; et comme dans une république on n’a pas toujours devant les yeux, et d’une manière si présente, les instruments des maux dont on se plaint ; et que même les lois paraissent y parler plus, et les exécuteurs de la loi y parler moins ; on la place ordinairement dans les républiques, et on l’a exclue des monarchies. Enfin, comme dans les démocraties le peuple paraît à peu près faire ce qu’il veut, on a mis la liberté dans ces sortes de gouvernements ; et on a confondu le pouvoir du peuple avec la liberté du peuple. 

Chapitre III Ce que c’est que la liberté 

Il est vrai que dans les démocraties le peuple paraît faire ce qu’il veut ; mais la liberté politique ne consiste point à faire ce que l’on veut. Dans un État, c’est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu’à vouloir faire ce que l’on doit vouloir, et à n’être pas contraint de faire ce que l’on ne doit pas vouloir. 

Il faut se mettre dans l’esprit ce que c’est que l’indépendance, et ce que c’est que la liberté. La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent ; et si un citoyen pouvait faire ce qu’elles défendent, il n’aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir. » 

Montesquieu, L’Esprit des Lois (1748) Livre XI, chapitres II et III, p 394-395Bibliothèque de la Pléiade 1970,(Ou tome I, p 291-292 en GF). 67 

Texte 3 de Rousseau : 

À l’état de nature, selon Rousseau, les hommes ne dépendaient de personne, n’avaient aucun compte à rendre à qui que ce soit ; ils ne pouvaient être réduits en esclavage. On aurait tort d’en conclure pour autant que la liberté peut se passer de règles. La liberté ne peut en aucun cas être confondue avec l’absence ces contraintes : 

« On a beau vouloir confondre l’indépendance et la liberté, ces deux choses sont si différentes que même elles s’excluent mutuellement… Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres, et cela ne s’appelle pas un état libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui ; elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d’autrui à la nôtre. Quiconque est maître ne peut être libre, et régner, c’est obéir […] 

Il n’y a donc point de liberté sans Lois, ni où quelqu’un est au-dessus des Lois : dans l’état même de nature, l’homme n’est libre qu’à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous.

Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux Lois, mais il n’obéit qu’aux Lois, et c'est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes. Toutes les barrières qu’on donne dans les Républiques au pouvoir des Magistrats ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l’enceinte sacrée des Lois : ils en sont les Ministres, non les arbitres ; ils doivent les garder, non les enfreindre. Un peuple est libre, quelque forme qu’ait son Gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l’homme, mais l’organe de la Loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des Lois, elle règne ou périt avec elles ; je ne sache rien de plus certain. » 

Rousseau, Lettres écrites sur la montagne (1764) Huitième Lettre, in OEuvres complètes, vol III, Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard 1964 

Texte 4 de Kant 

Se donner à soi-même la loi que l’on décide de suivre, telle est la définition de la liberté que Kant explicite ici, dans le droit fil de Rousseau. 

« L’autonomie de la volonté est le principe unique de toutes les lois morales et des devoirs qui y sont conformes […]. Le principe unique de la moralité consiste dans l’indépendance, à l’égard de toute matière de la loi (c’est-à-dire à l’égard d’un objet désiré) et en même temps aussi dans la détermination du libre choix par la simple forme législative universelle, dont une maxime doit être capable. Mais cette indépendance est la liberté au sens négatif, cette législation propre de la raison pure et, comme telle, pratique, est la liberté au sens positif. La loi morale n’exprime donc pas autre chose que l’autonomiede la raison pure pratique… » 

Kant, Critique de la raison pratique (1788), Traduction François Picavet, Première partie, Théorème IV, p. 33, PUF, 1965. 

 

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